J’ai 14 ans

14 années, c’est bon an mal an le temps qu’il m’aura fallu aussi pour venir à bout de ce billet sur l’adolescence. Le promis. 
J’ai changé d’angle dix fois, j’ai écrit, réécrit, j’ai renoncé, j’ai changé de sujet, j’ai failli jeter mon ordi du cinquième mais après j’aurais pleuré, forcément, et c’est chiant. 

Enfiévrée par les messages louangeurs que certains d’entre vous m’envoient et qui me promettent une grande carrière d’auteure (roh ça va, même si vous êtes trois ça compte hein), je me suis d’abord lancée dans un texte hyper profond, un truc qui fout les poils, sur l’adolescence et ce qu’elle a de sombre, de destructeur et de sacré. Sur les peines, les changements, les premières fois et les dernières, sur les peurs, la transition, les interdits. Un bon petit cocktail efficace, détonant j’dirais, pour qu’à la fin de la lecture vous ne disiez pas non à un petit shot de cyanure. Pépouze.

J’ai supprimé les words. Corbeille. Trop dark. Comme Mireille. Nulle, pardon. J’ai crié, un peu. Il est 16h30. Je manque d’inspi une semaine sur deux. J’ai craché dix lignes pour vous dire que je suis une imposture et je dois en coucher encore au moins cinq fois ça pour remplir ma part du contrat (je n’ai qu’une parole la famille). 

Bref, écris ou ferme-la, tu nous as poncés.
Je vous entends, et c’est pas très gentil.

L’adolescence donc. La drôle, celle qu’on aime. Celle des haleines de Yop et des chicos bagués. 

J’ai 14 ans, je suis maigre, grande, plate, j’ai les cheveux longs, les sourcils trop fins après une attaque à la pince, je ne plais pas aux garçons, je suis maigre et plate je vous ai dit. 

On m’appelle fil de fer. À 14 ans si t’es maigre t’es moche. Si t’es grosse t’es moche aussi d’ailleurs. Pas facile. Je charge de coton mon 70a et je porte des tailles basses, parfois même je laisse dépasser mon string ficelle acheté en cachette (papa je ne décrocherai jamais, bataille pas).

J’ai 14 ans. Je feins d’être forte, d’être de fer, fâchée, féroce et fière. On me dit rebelle, infernale, insurgée. Je vous gave et vous gâte de rimes et d’effets, mais la vérité c’est que j’étais une plaie. J’ai fait regretter pendant trois ans à mes parents d’avoir un jour eu pour projet de fonder une famille. 

Tout ça parce que j’ai été en conseil de discipline, retrouvée inconsciente au fond d’un jardin après avoir bû des kilomètres de Smirnoff Black, que j’ai fugué pour aller dormir dans les bois, que je me suis fait percer le nez, le nombril et le téton dans leur dos (fait percer dans leur dos, pas le téton dans leur dos, t’as compris), que j’ai passé ma scolarité à sécher les cours et que j’ai demandé à rentrer chez les bonnes sœurs à 16 ans (par pure provoc cela va sans dire).

Heureusement, ma sœur était là pour leur donner goût à la vie et empêcher un passage à l’acte. 
Même ado elle était parfaite. Première de la classe, première en danse, en piano, en tout. En fait, elle a toujours été parfaite. Elle est née parfaite. Elle est née adulte, en fait. Pas plus tard que la semaine dernière je lui ai encore dit que c’était une vieille sorcière dans un corps de bombe atomique, elle m’a répondu « va mourir ». On ne peut rien lui dire. 

Je me perds. 

J’ai 14 ans et j’ai une belle bande d’amis. Pas des tristes. 90% de mecs, pas par choix hein, mais parce qu’il n’y avait pas de filles. Très peu du moins. Ou que des moches.

Le week-end on va au foyer des jeunes, le FOY’. Ça joue au babyfoot, ça crapote sur des roulées, ça frappe avec les index fort sur les nez en criant NEZ. Je ris en l’écrivant et vous ne devez rien piger. On roule des pelles, on roule des joints, on roule en voiturette de golf volée. On passe nos soirées sur les bancs du lac, l’hiver et l’été. Avec du recul je me demande bien ce qu’on pouvait se dire pendant tout ce temps pour ne pas se faire chier. Ou peut-être qu’on se faisait chier. Mais on était bien.

J’ai 14 ans et je fais la belle dans mes futes brodés de signes chinois, chaussée de mes requins. J’ai les yeux bordés de khôl et la bouche charnue sous l’effet du gloss. Je voudrais être une femme, c’est cool d’être une femme. 

J’ai 14 ans et je vois mon corps changer, les regards aussi. Il y a les doux, ceux qui se posent juste, ceux qui matent, ceux qui jugent, ceux qui insistent, il y a ces regards qui déstabilisent, qui déshabillent, qui en disent long, qui nous disent cours. Je voudrais être un garçon, c’est facile d’être un garçon.

Ma mère qui s’est mise à embrasser mordicus la théorie du karma pendant mon adolescence m’a toujours dit « si tu as une fille, elle te fera vivre le même enfer crois-moi ». Bel esprit. 

Je me tiens prête. J’ai déjà fait quelques mises au point préliminaires histoire qu’il n’y ait pas de surprise le jour où je l’enverrai en pensionnat disciplinaire. Elle le sait, j’ai commencé à constituer le dossier à la minute où je l’ai entendue me dire « Cheh » et « y’a R ».

J’ai eu 14 ans jadis, j’en ai 32 ans aujourd’hui. Tout a changé. À part peut-être Michel Drucker. Ma psy m’a dit un jour « essayez de vous visualiser adolescente, ok, alors maintenant parlez-lui et dites-lui ce que vous auriez eu envie d’entendre à cette période ». Pour que vous puissiez bien m’imaginer en train de parler à mon moi ado, sachez que la psy m’a demandé de prendre le coussin que j’avais sous la tête entre mes mains et de m’adresser à lui, au coussin donc. 

Je voudrais te dire que ça va aller, que tu vas faire des trucs vraiment cons à l’avenir, prendre des chemins sinueux, mais que ça va aller. Que des jolies choses t’attendent, que tu seras libre, pas toujours mais tu le deviendras. Que tu seras heureuse, amoureuse, joyeuse, talentueuse, ambitieuse. Que tu devrais commencer à mettre de côté pour payer la villa en Corse de la psy qui te suivra plus tard parce qu’elle est douée mais qu’elle te fiste sur le prix des séances. Je voudrais te dire aussi que tu dois apprendre à t’écouter, à te faire confiance. Ça te fera gagner du temps. 

Ah et si c’est pas déjà fait, ne te laisse pas embrasser par Romain à la soirée de Tristan. Pleeeeeease. Il a des morceaux de terrines coincés dans son appareil dentaire. Si je peux au moins t’éviter ça. M’éviter ça. 
Tu dis ? Trop tard ? Cheh. 

2 commentaires

  1. Et paf, un petit peu de soleil en cette fin de soirée d’un juillet plutôt frisquet sur Paris…y a des cons qui disaient : Va encore y avoir une canicule cette année, vous verrez…Ben on a vu…on dirait une prédiction de Jean-François Delfraissy…

    Bref, c’était presque aussi bien qu’une chanson d’Alain Bashung…

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