Elle est née

Âmes sensibles allez lire autre chose que Maag. 

J’ai vu passer la semaine dernière quelques stories vantant les mérites du jeu de Vanessa Kirby dans le nouveau film Netflix « Pieces of a Woman ». Curieuse, influenceuse influencée, j’ai attendu que mon enfant soit au lit pour allumer l’ordi.  

Et j’ai pris une claque comme ça ne m’était pas arrivé depuis longtemps. Une main plate, un soufflet, un camtar. Pourtant grande hostile au pathos je me suis vue pleurer du début à la fin. Parce que c’est juste, parce que c’est pudique alors que ça dit tout. Parce que c’est bouleversant.

Par respect pour celleux qui ne l’ont pas encore vu je n’en dirai pas davantage ici mais je pourrais en parler des heures. Si je peux juste vous donner un petit conseil, ne le regardez pas si vous êtes déjà au fond de la cuve, sans quoi vous vous réveillerez aux urgences après un lavage d’estomac pour avoir avalé trois plaquettes de Circadin en une prise. Dans le meilleur des cas. Just sayin.

Et alors que sur ma feuille de route d’auteure bénévole il était écrit que je parlerais aujourd’hui de mon adolescence, je me suis souvenue que vous aviez été un bon nombre à réagir quand j’ai évoqué le possible récit de mon accouchement (cf le billet « J’aurais pu »). Au départ, c’était pour de faux, un thème balancé comme ça, pour meubler, une blague. Parce que trop intime, trop à moi, trop précieux. Jamais. Et pourtant.

C’était il y a neuf ans.  

Le jour où j’ai su que j’étais enceinte il faisait un temps sublime. Je me souviens parfaitement de cette journée, c’était un mardi. La veille, épuisée, nauséeuse, en retard, j’ai acheté un test. Positif. Je suis retournée six fois dans les toilettes pour vérifier que le + était toujours là. Il ne partait pas, le con. Pire encore il devenait de plus en plus lisible.  

Ce truc en plastique dans la main me disait en brandissant son + bleu cobalt, que ma vie ne serait plus jamais la même. Je venais de lui pisser dessus, il n’allait pas me laisser m’en tirer comme ça.

J’ai passé ma journée à marcher dans Paris. J’étais enceinte. Putain. J’étais enceinte. Je l’avais imaginé, souvent même, comment je serais, ça fait quoi d’avoir un gros ventre, est-ce que je serais malade, vieille, jeune, belle, grosse, triste, heureuse, inquiète, pressée, aurais-je des beaux cheveux, des boutons, des varices, une peur bleue.  

Je retiens de mes neuf mois de grossesse que ça n’est finalement pas si terrible. J’avais un gros ventre, si gros d’ailleurs qu’on me croyait souvent enceinte de jumeaux. Je n’ai pas été malade, enfin pas trop. J’étais jeune, je ne me trouvais pas très belle, j’étais plus grosse forcément, triste parfois, heureuse souvent, pas inquiète, encore moins pressée, j’avais de beaux cheveux, des boutons, pas de varices, une peur bleue.  

« Votre terme est le 3 janvier » me dit Philippe. Philippe c’est mon obstétricien.

Le 3 janvier rien. Je me lève et je me sens bien, pas l’ombre d’une contraction. J’ai de plus en plus de mal à bouger en revanche, je ne peux plus faire mes lacets depuis plusieurs semaines déjà, je peine à m’habiller mais je me sens bien. J’enfile une paire de chaussures moches, moches mais sans lacets, et je pars retrouver ma sœur et ma mère pour déjeuner. Je vais même chez le coiffeur parce que loin d’être dupe (et on m’a bien annoncé la couleur, notez le jeu de mot) je sais que pendant les mois qui suivront l’accouchement je devrais accepter de m’oublier un peu. Là-bas on me demande « c’est pour quand ? » je réponds « pour aujourd’hui ». Je n’ai jamais été coiffée aussi rapidement que ce 3 janvier 2012.

J’ai insulté ma voisine de miroir aussi. Elle qui a attendu que je sois plongée dans mon Voici à lire un truc sur la vie de Karine Lemarchand (quelque chose de chiant donc) pour me dire de sa voix perçante « la couleur c’est pas bon pour le bébéeee ». J’avais la flemme d’accoucher en prison sans quoi j’aurais probablement eu la force de lui planter la paire de ciseaux que j’avais sous les yeux dans la jugulaire. Les hormones, hein ? Quoi ?

Nous sommes allées nous promener avec ma sœur et ma mère. « Marchez Laura, ça la fera descendre » m’avait dit Philippe quand je l’avais appelé le matin même pour lui dire que je n’étais pas plus sur le point d’accoucher que lui. Alors je marchais. J’ai dû m’asseoir au milieu des rayons du BHV car je ne pouvais plus avancer. On oublie mais j’étais chargée comme une mule, pleine d’un bébé de quasi 4 kilos.  

À la fin de la journée je suis allée voir Philippe.  « Ça ne sera pas pour aujourd’hui. Vous allez faire un monito demain (vérification des battements du cœur) et on avisera. » 
Le 4 rien. Le 5 rien. Le 6 Philippe me dit qu’on n’attend pas davantage, trop dangereux, on déclenchera le lendemain matin.  

Vendredi. La valise pour la maternité est prête depuis un mois déjà. J’arrive à la clinique. Le papa n’arrivera que le lendemain. À 10h00 du matin on me place un tampon d’hormones pour accélérer le travail. Je pars déjeuner, on m’y autorise. Je suis à deux doigts (trois plutôt si c’est le col qui parle) d’accoucher mais je trouve la force de me faire un plateau de sushis. Keep the fire burning.

À cet instant je me sens encore bien. Elle a l’air plutôt bien aussi, la bébé, là où elle est. Dans ma panse comme un antre chaleureux, coupée de ce monde qui fait du bruit et qui fait flipper aussi un peu. Mes parents sont à Paris ils viennent me voir et puis repartent de la clinique dans l’après-midi, je veux être seule. Je commence à avoir mes premières contractions vers 16h. Elles deviennent de plus en plus violentes, insoutenables même à mesure que passent les heures. Mais pas de bébé qui descend.  

Il est 1h du matin, on me met sur un ballon, on me met dans un bain, j’écoute Tracy Chapman et Lana Del Rey, on me caresse les cheveux, on me dit que ça va aller, je crie, fort, j’ai mal. C’est donc ça avoir mal.

La nuit est tombée, la clinique dort en partie, les bruits qui me rassuraient se font plus rares, les cours de préparation me reviennent par fragments. J’ai presque tout oublié. Comment respirer. Comment me tenir. J’ai même oublié ma peur de me chier dessus pendant la poussée. Pardon mais vrai sujet.

J’ai oublié que je suis une adulte, que j’ai 23 ans et pas 12. Alors je me le rappelle, je me le répète. Il est 3h du matin et j’ai peur. Il est 3h du matin et je veux ma maman. Sauf que ça ne se dit pas. Ce sont les bébés qui veulent leur maman. Cette nuit, c’est moi la maman. Il le faut. 

Les heures qui suivent ne sont qu’enfer. Il est 14h00, je suis à bout. La péridurale est posée. Je n’ai évidemment pas fermé l’œil. Je suis épuisée et le plus dur reste à faire.
Il est 14h30, le papa arrive. Il me tient la main, m’embrasse le front, il me dit que ça va aller, je lui dis d’aller mourir. Ou de se faire enculer, je ne sais plus.
Il est 15h00, la poussée commence. Ça me semble durer une éternité. J’ai chaud, je fais des bruits d’animal de la jungle, je vois du sang, je plante mes ongles dans la peau du papa, je voudrais qu’il souffre autant que moi mais je sais que c’est impossible. Les hommes souffrent toujours moins que les femmes.
Il est un peu plus de 16h, Philippe et ma sage-femme crient « Elle est làaa, elle est làaa ».
Romy est là.

Elle est née.

Tout va très vite ensuite, on me la pose sur la poitrine, elle est recouverte de sang et d’un liquide blanc mais je l’embrasse sur la bouche, je la trouve si belle, je suis si fatiguée, je l’aime tant.
Le papa coupe le cordon. Je pleure. Nous pleurons.
Il faut me recoudre, j’ai été déchirée. 3,960 kilos, 52 cm. Celles qui savent, savent.

Je voudrais que le temps s’arrête, je la regarde, je réalise en la voyant qu’on se connait déjà mais qu’on se voit pour la première fois. Que je l’aime tant.

Je crois que j’ai compris à cet instant précis toutes ces personnes qui disent « c’est un amour si fort, tant que tu ne l’as pas vécu tu ne peux pas comprendre ». Tu ne peux pas non.

J’ai appelé mes parents et ma sœur. « Elle est née » j’ai dit. Ils sont arrivés peu de temps après. Certaines images sont gravées. D’autres ont disparu. Je revois ma mère qui tient Romy dans ses bras, elle a son petit bonnet beige avec un lapin (Romy pas ma mère). Et derrière elle, mon père, il est debout, il me regarde et je vois des larmes qui roulent sur ses joues mal rasées. Je pleure aussi, je suis heureuse. Ou peut-être que je suis triste en fait. Mais ça non plus ça ne se dit pas.

S’en sont suivis trois jours à la clinique rythmés par l’apprentissage de l’allaitement, du bain, de tout, la peur, les nuits qui n’existent plus, les journées non plus. Il y a ce vide dont il ne faut pas parler, ce ventre mou, ce corps inhabité. Cette sensation d’avoir été abandonnée. Ce sang qui coule encore et encore. Ces douleurs qui restent. Il y a les choses qu’on ne sait pas, celles qu’on ne nous dit pas. Il y a tous ces secrets que l’on tait. Parce qu’une naissance ça doit être beau. Que beau. Le reste, chut. 

Nous sommes mardi matin, il fait très froid mais il fait très beau. Fait-il toujours beau les mardis ? Je quitte la clinique, je retourne à la vraie vie. La vie de moi, celle de la Laura maman. Celle qui vient de basculer dans une dimension nouvelle, quelque chose comme l’inconnu. Je suis la même que trois jours plus tôt mais je me sens déjà pourtant si différente.  

Je n’ai plus eu peur à partir de ce mardi, plus la même peur en tout cas. Je sais en montant dans le taxi devant la clinique le 10 janvier que ça ne sera pas toujours facile mais je sais aussi que je vais y arriver. Parce qu’elle est là maintenant, que je vais faire de mon mieux. 
Et que je l’aime tant.  

7 commentaires

  1. La claque cet article. j’aurai aimé le lire avant de donner la vie. C’est d’utilité publique de dire la vérité sur ce qu’on ressent. L’amour immense, puis le vide, et la solitude au milieu des nôtres.
    Finalement, tu es nostalgique de ce moment ? ou bien tu as eu le vertige en rédigeant ce texte ?

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  2. Toutes ces choses qu’on ne dit pas de l’accouchement …cette rencontre , ce corps qui ne nous appartient plus, ce corps qui a été habité, osculte, manipulé, déchiré et recousu; l’ambivalence des émotions, de la joie, de l’amour à revendre, de l’excitation mais aussi de la nostalgie, de la peur et de la souffrance. Tu es authentique et putain ça fait du bien de te lire 😊

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  3. Merci pour la palpitation plus rapide du coeur à cette lecture. La même nuit de ce janvier 2012 je tenais la main de mon papa qui s’envolait. Depuis j’en ai accueilli quatre autres (des mains.. sur deux bébés on se rassure..). C’est vrai on nous le dit, mais bon, se sentir aussi vivant c’est pas souvent.

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