La sororité

Il y a quelques jours, je postais une photo, celle du mur d’un d’immeuble tagué d’un SORORITÉ. Un mot, un seul, sororité. 

En écho à ce post (aimé par une dizaine d’hommes seulement. Mes seins ayant à priori une résonance digitale bien plus porteuse), j’ai reçu quelques messages privés me demandant ce que voulait dire sororité. 

Passé l’agacement, celui à cause que les gens au jour d’aujourd’hui sont de plus en plus claqués en français (et aussi parce que je ne suis pas un dictionnaire et qu’il suffit d’aller sur Google, Larousse ou tout autre ouvrage destiné à cet effet pour la connaitre la signification du mot sororité), dans le calme, j’ai répondu à ces personnes : « Il s’agit de la solidarité entre femmes. La fraternité au féminin. »

Ça fait un an maintenant que je viens ici chaque semaine pour vous raconter des petites histoires et même s’il m’arrive parfois d’avoir la tournure caustique, je me dévoile rarement très en colère. Je veux dire, sur des sujets de fond. Pousser des cris à l’écrit contre les gens qui sifflent, ceux qui te parlent à deux centimètres de la bouche ou qui prennent le métro avec une trottinette c’est encore une autre histoire, je me dois d’en parler. Y’a les enfants avec des têtes d’adultes aussi mais ça j’ai promis d’arrêter. Une histoire de karma il parait.

La sororité donc. 

J’ai déjà couché ici quelques mots légers sur les Femmes, j’y disais en substance « Des féministes je suis celle qui gardait encore, il n’y a pas si longtemps, quelques réflexes archaïques et acceptait volontiers d’en faire dix fois plus que l’homme à la maison. Bien contente qu’une fois dans l’année il soit celui dont c’est le rôle de ranger la cave et d’allumer le barbec. Mais ça c’était avant. Avant que tous ces actes quotidiens que j’enfouissais naturellement dans le planning serré de mes journées de mère/ free-lance/ amie/ amante me sautent en pleine gueule. Au-delà des belles promesses de changement en lien avec ma propre condition féminine, que je croyais pourtant bien contemporaine, je souffre de constater combien le sexisme fait glousser dans les chaumières. Le confinement étant devenu le prétexte préféré des comiques médiocres pour infester les internets de bouffonneries toujours plus misérables. S’ajoutent à ces sorties de routes sexistes (parfois graves) quelques recommandations nauséabondes pour nous aider, nous femmes, à ne pas devenir d’obscènes créatures pendant le confinement. Et le canal de la vanne sur Insta semble être celui qui rencontre le succès le plus efficace. Les hommes (et pas que) en rient, les femmes intègrent les injonctions comme si tout était normal et ce petit monde de loliloleurs misogynes se porte à merveille, dans le plus grand des calmes. « Ça va être le déconfinement des gros culs », « Y’a du laisser aller chez les meufs », « le confinement c’est la mort de la libido pour les hommes », « le concours de la plus belle moustache est lancé, les hommes aussi peuvent participer », « bye bye le summerbody ». Mais, s’il vous plait, niquez-vous. »

Si je reviens sur le doss, si je m’autorise une piqûre de rappel, si je me giléjonise dans la fougue c’est parce que le féminisme est un combat sans relâche contre des croyances indigestes, des réflexes ancrés, des mœurs de merde et c’est de ce combat que naît la sororité. 

La sororité c’est se protéger, c’est protéger les autres, c’est dire : non ce mec-là faut pas y aller, il fait du mal, il est dangereux. Je ne prends pas la peine de préciser, tout en le précisant, que cette règle ne doit être applicable qu’à partir d’arguments tangibles. Les chaussettes sales, l’haleine de furet, les cols V, les ongles longs et les expressions de type « misstinguette » ne sont aujourd’hui pas encore suffisantes pour anéantir la vie d’un être humain. Si maléfique soit-il.

C’est se battre ensemble contre ces phrases qui flottent dans les airs et vivotent au calme dans les discussions d’érudits, d’éduqués, d’amis. « Elle mérite », expression employée par bon nombre d’individus de sexe masculin pour dire d’une femme qu’elle est jolie. Elle mérite quoi du coup ? Ta bite ? Que tu t’intéresses à elle ? Que tu ailles en enfer ? 

« Cette meuf c’est un bonhomme » dit par certaines personnes qui estiment qu’il s’agit là d’un merveilleux compliment. Un gage de bravoure, de sagesse et de courage. Et sinon, moi j’ai une meilleure idée, est-ce qu’on ne pourrait pas dire plutôt « cette femme est forte. En même temps, normal, c’est une femme ».

« Vous les filles aussi, faut toujours que vous fassiez un combat de tout ». Aïe, non, retire, je compte jusqu’à trois. 

« Ce féminisme de l’extrême c’est uniquement une question de mode ». La mode mon pote c’est de manger des Poke Bowl, de se laisser pousser les sourcils, d’acheter des hortensias séchés ou de porter des vestes en caïman (Hein ? C’est que Florent ça ? Ah, au temps pour moi). Le féminisme n’est pas une mode, c’est un rouleau compresseur et, crois-le bien, il n’est pas près de s’arrêter.

La sororité c’est être là pour ses amies, les femmes de sa vie, c’est se soutenir, se consoler, se comprendre, s’entendre, s’admirer.

C’est aussi faire attention à ce qu’on peut dire, parfois. Et je parle aussi pour moi qui, femme de son siècle, disait à une pote (et pas plus tard que la semaine dernière) « ton mec il like des culs sur Insta comme il like des grosses voitures, t’inquiète meuf, ça ne veut rien dire ». Au moment-même où j’ai réalisé que cette phrase venait de sortir de ma bouche, que je mettais dans le même panier une femme et une Ferrari, je me suis fait la promesse, à la prochaine réflexion du genre, de boire une pinte de Destop Turbo ou d’écouter un album de Claudio Capeo.

C’est être solidaires dans tous les instants de la vie. Et pas seulement quand on a de la coriandre entre les dents, le fil du tampon qui dépasse du maillot de bain ou la jupe coincé dans les collants. (Même s’il est évident que ces derniers points évoqués sont aussi un moyen efficace de jauger la pérennité d’une relation amicale.)

C’est arrêter d’être méchantes entre nous. Arrêter de se juger. J’en parlais aussi dans « Tremblez Bitches » où je déplorais (je suis complètement en train de vous glisser l’air de rien des extraits d’anciens textes parce que je dois filer et que je suis méchamment à la bourre dans l’écriture de ce papier) « C’est visiblement le prix à payer pour exister sur la toile, il faut accepter de se faire arroser des insultes et du mépris de ceux dont c’est devenu l’occupation préférée. Et attention, ils ne dorment pas. Internet, ce terrain de jeu rêvé pour tous ceux qui ont décidé de donner du sens à leur vie en niquant celle des autres. T’es trop maigre, t’es trop poilue, t’es trop pute, t’as de grandes dents, t’as une voix de merde, t’es trop grosse, t’es moche, t’es vulgaire, t’as de l’acné, tu me dégoutes, t’es coincée, t’es un cheval, t’es une naine, t’as grossi, t’as une sale gueule, t’es conne. On parle du harcèlement dans les écoles et les collèges, mais la cruauté de l’adulte n’a rien à envier à celle de l’enfant. Moi la première il m’arrive d’avoir le mood taquin, de m’aventurer sur des terrains glissants et de parfois dépasser les bornes. Moi la première je ris de tout et aussi (beaucoup) de moi. La seule chose dont on ne peut pas m’accuser c’est de vouloir faire du mal. Parce que pour vouloir faire du mal il faut être mauvais. Et je n’ai de mauvais que mes talents de cuisinière, mon sens de l’orientation et mon mood avant 7h du matin. »

La sororité c’est ne pas avoir peur du regard des autres femmes. C’est se sentir en confiance, partout avec elles. C’est oser dire aussi quand on est témoin de quelque chose d’inacceptable. Ce jour où mon ancienne boss a dégainé son portable pour prendre « discrètement » en photo le cul d’une journaliste moulée dans un jean blanc. Sans doute pour la partager sur un groupe WhatsApp de hyènes en mal d’amour et rire à gorge déployée, d’un ricanement corrosif, de ce qu’elle devait estimer être un désolant fessier. On était nombreuses à assister à la scène. On était nombreuses à fermer notre gueule aussi. J’aimerais parfois pouvoir remonter le temps pour lui arracher son portable des mains, le jeter du sixième même si c’est le 11 et lui dire que c’est une personne sans âme. Et qu’elle ne sait pas marcher avec des talons. Et perdre mon emploi. 

C’est se croire. Quand l’une d’entre nous trouve le courage de dénoncer quelque chose de grave, de partager une expérience douloureuse, de se confier, de baisser la garde, il est de notre devoir de femmes de la croire. De la croire et de surtout ne jamais la juger. Parce qu’être crue c’est d’abord ne pas être cuite. Mon dieu pardon (avouez qu’elle est puissante). Je reprends. Parce qu’être crue c’est déjà un premier pas vers la cicatrisation. 

C’est y croire. Parce qu’à force d’union, de « rien-lâcher », parce qu’il existe des femmes dont c’est le combat quotidien de protéger les autres, de se lever pour faire bouger les choses, parce que les paroles se libèrent, que les clichés se dissipent, parce que les poings se lèvent et que les voix s’élèvent, le monde sera forcément un jour meilleur. 

Un jour.

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