Attention

Il se dit dans quelques articles bien-pensants et rédigés par des humanistes shootés aux boboïsmes de notre siècle, que ce confinement aura le bénéfice certain de changer l’Homme en mieux. Inch Allah.

Cet enfermement imposé et cette mise sur off de nos routines devraient, pour une grande partie de la population, induire des changements de fonctionnements positifs, des pensées plus profondes, des envolées spirituelles, des élans solidaires, de l’amour en avalanche, de l’ouverture d’esprit, une reconnexion à son moi, une découverte de l’autre, une découverte de soi, la naissance de passions nouvelles… De quoi remplir les rues vierges d’un peuple meilleur. Comme on vide la corbeille de fruits pour la nettoyer et enlever les prunes pourries.

De mon côté, je ne désespère pas d’être frappée par cette grâce et de me lever un matin avec l’envie folle de méditer, d’écrire un ouvrage avec le mot chakra dans le titre et de quitter Paris à mon retour pour m’installer à la campagne et devenir éleveuse de chèvres. Il m’arrive, bien sur, de faire une photo de connasse enroulée dans ma couette avec le cheveu faussement froissé mais globalement, quand je ne m’invente pas une vie sur les réseaux sociaux, je traine mon corps devenu automate entre mon tapis de yoga, mon ordinateur et le canapé. J’y attends qu’on rouvre les grilles de la cage (papa, maman, c’est une métaphore pour faire joli) et que je puisse retourner m’entasser en terrasse à Paris et respirer le même air que mon voisin. Je dresse un portrait un peu morbide de l’être humain que je suis devenue, ou devrais-je dire l’Homme ?, mais en réalité s’il y a un truc qui aura pris davantage de place en moi à l’issue de cet épisode, c’est mon aversion pour le sexisme. Parce que le confinement a ça de dégueulasse qu’il exacerbe les élans machistes et les injonctions sexistes en tout genre. C’est le grand lâchage. Le festival des lourds, la fiesta des machos, la kermesse des connards.

Des féministes je suis celle qui gardait encore quelques réflexes archaïques et acceptait volontiers d’en faire dix fois plus que l’homme à la maison. Bien contente qu’une fois dans l’année il soit celui dont c’est le rôle de ranger la cave et d’allumer le barbec. Mais ça c’était avant. Avant le confinement. Avant que tous ces actes quotidiens que j’enfouissais naturellement dans le planning serré de mes journées de mère/ free-lance/ amie/ amante me sautent en pleine gueule et sautillent comme des Christophe Maé pour dire à la mytho-féministe que j’étais : « il peut aussi faire le lit, faire une lessive, étendre son linge et remplir le lave-vaisselle ». Car si le confinement a pour but de fermer les portes des maisons, il a le mérite de faire ouvrir les yeux de ses bagnards.

Je ne juge pas pour autant – attention – les nombreux couples dont les rôles pendant le confinement semblent assez clairement définis. Chacun fait bien comme il veut. Et si les femmes trouvent la paix en montrant la cuisson de leur cake pendant que les hommes soulèvent des packs d’eau pour se faire les pecs, je peux l’entendre. 

Mais au-delà des belles promesses de changement en lien avec ma propre condition féminine, que je croyais pourtant bien contemporaine, je souffre de constater combien le sexisme fait glousser dans les chaumières. Le confinement étant devenu le prétexte préféré des comiques médiocres pour infester les internets de bouffonneries toujours plus misérables à l’humour au moins aussi fin que celui d’Olivier de Benoist.

Tout y passe. Celle de l’homme qui trouve drôle d’associer les applaudissements destinés au personnel soignant au fait qu’il ait lavé la vaisselle pour la première fois de sa vie.  Celle où la femme se réjouit auprès de son mari d’avoir fini en trois heures un puzzle alors que la mention 6 à 8 ans apparait sur la boite. Quand un homme dit qu’il emmènera sa femme en vacances après le confinement là où elle aura fait atterrir la fléchette sur le globe, pas de chance pour elle ça sera derrière le frigo. Bah oui, non seulement elle doit attendre que son mari l’emmène en vacances mais en plus d’être dépendante, la petite dame souffre d’une grave déficience psychomotrice. C’est une femme, ne l’oublions pas. Décernons le prix de la pire tentative d’humour à une photo qui circule dans le flux indigeste d’Instagram ; on y voit un jardin, un trou de la forme d’un cercueil et une légende « c’est un peu tendu avec ma femme, pour me calmer je jardine ».

Mon cerveau, dont l’asthénie résulte davantage de ce genre de trouvailles que du confinement en lui-même, vient de me faire signe d’arrêter là. 

J’en suis au stade d’intolérance maximale – attention on va me coller l’étiquette d’hystérique haineuse et assoiffée de couilles coupées – où même certaines phrases bienveillantes à priori écrites pour rendre hommage à la dévotion de la femme me déclenchent des envies de bain de sang. Quand je lis sur le compte Instagram d’un écrivain dont j’admire le talent la liste des différents profils de confinés et que je vois : « la maman : croulant sous le fardeau de la continuité scolaire, elle s’émerveille toutefois devant le spectacle de ses enfants rendus à demi fous par la promiscuité », le papa lui « croulant sous le fardeau de la continuité scolaire tient le coup en songeant que c’est bientôt l’apéro ». Non non, non non non. Sans vouloir vous assommer avec mes combats égalitaires un 24ème jour de quarantaine, il est quand même de bon ton de rappeler que la femme est un être humain comme l’homme et que l’homme n’a pas le monopole de la fragilité mentale. Ni de l’alcoolisme d’ailleurs. J’en suis la preuve vivante, s’il en fallait une. Et de toute évidence, comme beaucoup de mères confinées, je suis présentement bien plus folle que mon enfant et rien ne m’émerveille à part la perspective d’une grosse biture et celle de la reprise de l’école.

S’ajoutent à ces sorties de routes sexistes (parfois graves) quelques recommandations nauséabondes pour nous aider, nous femmes, à ne pas devenir d’obscènes créatures pendant le confinement. Et le canal de la vanne sur Insta semble être celui qui rencontre le succès le plus efficace. Les hommes (et pas que) en rient, les femmes intègrent les injonctions comme si tout était normal et ce petit monde de loliloleurs misogynes se porte à merveille, dans le plus grand des calmes. « Ça va être le déconfinement des gros culs », « Y’a du laisser aller chez les meufs », « le confinement c’est la mort de la libido pour les hommes », « le concours de la plus belle moustache est lancé, les hommes aussi peuvent participer », « bye bye le summerbody ». Haaan mais niquez vous.

Difficile de faire taire les cons finement.

Je suis la première à faire mon yoga et mon pilates tous les jours pour garantir ma stabilité émotionnelle et physique mais il suffirait qu’un homme vienne me parler de la taille de mon cul pour que je mange du gras et du sucre en intraveineuse allongée dans mon lit suffisamment longtemps pour m’en faire des escarres.

Virginie Despentes, écrivaine aussi brillante que trash et dérangeante pour certains parce qu’elle dit les choses sans détour, parce qu’elle est libre et qu’apparemment pour une femme elle l’est beaucoup trop, écrit : « Le féminisme est une aventure collective, pour les femmes, les hommes et pour les autres. Une révolution, bien en marche. Une vision du monde, un choix. Il ne s’agit pas d’opposer les petits avantages des femmes aux petits acquis des hommes, mais bien de tout foutre en l’air. Sur ce, salut les filles, et meilleure route… »

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