Lettre à Vovo

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Vovo ? Vodka, même. 

Idée de génie ou terrible inconscience, quand tu es arrivée à la maison alors que nous n’étions encore que des « enfants », ma sœur et moi avons eu le droit de choisir ton prénom. C’était l’année des V. Et alors que notre mère essayait de nous influencer en jetant des désespérés « Vénus c’est pas mal non ? » ou des « ah et Vanille sinon, non plus ? », nous, deux êtres préadolescents n’ayant pour unique fantasme que la transgression et l’envie d’avoir l’air cool, nous avons voté pour Vodka. C’était il y a 15 ans et nous l’avons parfois regretté. Souvent, en vrai. 

Et puis le temps passe, la jeunesse dont nous nous délections à ce moment précis plus que jamais nous suppliait d’être le moins possible à la maison. Pendant ce temps-là, tu gardais les murs et prenait ton rôle de « chien de la famille » très à cœur. Le soir, après avoir traversé le jardin quelques centaines de fois pour aboyer sur les passants dans la rue, tu venais entre les parents sur le canapé et posais ton menton sur leurs mollets. J’ai ce tableau en tête, la voix de PPDA et le générique du JT avec. 

Tu aimais être avec nous, nous suivre partout comme pour suivre à la lettre l’expression suivre comme un toutou.

Je te revois dormir dans le couloir, jouer avec tes balles, réclamer nos croûtes de fromage (qu’Alice et moi te donnions en cachette sous la table).

Je te revois dans le coffre de la voiture, posant ta gueule ouverte et essoufflée entre nos appui-têtes, provoquant d’office l’ouverture des fenêtres et nos nez dans les cols. 

Je te revois aussi te faire engueuler après avoir fait des trous dans le gazon fraichement planté.

Je te revois forcer le passage pour entrer avec tes pattes mouillées dans la maison.

Je te revois courir à en perdre haleine, haleine que tu aurais pu perdre sans qu’elle ne manque à qui que ce soit.

Je te revois sécher au soleil après avoir été lavée au jet dans le jardin par papa.

Je te revois donner des coups de pattes sur la baie vitrée pour partager chaque moment avec nous.

Je te revois heureuse.

J’entends maman te dire que t’es sa copine.

J’entends papa te dire que tu sens le chien.

Je te revois lécher le fond de nos pots de yaourts, rituel ancré dont il ne fallait pas déroger. Tu ne nous aurais pas laissé faire de toute façon.

Je revois ton regard si doux.

(Je revois aussi ta verrue sur le front hein, mais tu n’as peut-être pas envie que je m’étale sur le sujet).

J’entends tes aboiements dans le jardin, le bruit de tes griffes sur le parquet, le claquement métallique de ta médaille contre la gamelle, ton souffle fort pendant ton sommeil, ta voix qui rugit sur les notes de piano d’Alice (histoire vraie). 

J’entends maman râler parce que tu perds tous tes poils. 

J’entends papa dire « elle est où Vovo ? » parce que tu avais la sale manie de te barrer dans le village. Pour sentir le cul d’Eclipse et goûter à la liberté des chiens de campagne. 

Hier, le pelage blond tout juste brossé et l’esprit léger, tu as rendu ton dernier souffle. 

Tu avais 15 ans, certains croyants des codes canins diront 105. D’autres encore oseront penser que tu n’étais qu’un chien et ne pourront très vraisemblablement pas mesurer le chagrin qui habite notre maison vide de toi depuis ce 14 janvier. Je ne pensais pas pouvoir être si triste, avoir aussi mal en apprenant ton départ. Je sais cependant que quelque chose a changé, que le décor n’est plus le même. Paquita, la chatte muette a laissé échapper un miaulement en rentrant hier soir. 

Je t’ai fait un bisou furtif sur la tête en quittant la maison le 5 janvier, Sylvain et Romy m’attendaient dans la voiture chargée de valises et de cadeaux. Il fallait partir tôt, les retours de vacances, Bison Futé, tu sais ce que c’est. Je ne savais pas à ce moment-là que je ne te reverrai pas, et je crois que je préfère ça. 

Je revois papa au loin te tenir par le collier pour ne pas que tu coures après la voiture pendant que nous nous éloignons pour regagner Paris.

Ce papa rustre qui a dit oui à un chien pour faire plaisir à maman et qui te reprochait d’être toujours dans nos pattes, de faire les cent pas autour de la table pendant les repas et de réclamer le moindre bout de gras, c’est aussi le papa que j’ai eu hier au téléphone et dont les propos imperceptibles étaient noyés dans les sanglots. 

Peut-être que certains lecteurs me trouveront folle, peut-être même qu’ils ne comprendront pas ce post. Je répondrai que je n’avais pas le cœur à faire des vannes et que j’avais très envie de parler de toi. 

Parce que ce n’est pas seulement le chien de la famille qui est parti hier, c’est aussi une part de moi. Celle entre l’adolescence, les premiers frissons, l’entrée dans l’âge adulte. En même temps que ton départ Vovo, une page se tourne sur les quinze dernières années de ma vie. Et j’ai compris ça quand, hier soir, assise sur le lit de Romy en adulte de 31 ans que je suis, j’ai dû lui annoncer la nouvelle. Je ne sais plus alors qui était la petite fille. 

La maison ne sera plus jamais la même sans toi, nous le savons, mais je ne désespère pas de trouver encore quelques-uns de tes poils sur le canapé. Si pour une fois le ménage pouvait être un peu moins bien fait, j’en serai heureuse.

C’est dire si je t’aime. 

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