L’éducation

Déjà : merci.

Merci d’avoir été si nombreux/ses à donner le meilleur de vous pour m’aider à trouver de nouveaux sujets. Je suis désormais gonflée à bloc, riche de vos idées, prête à en découdre avec les mots et continuer de vous divertir. J’ai pris le temps de lire chacune de vos suggestions, toutes bonnes (je mens, pas toutes, mais ça ne change rien à l’estime que j’ai pour vous) et je compte bien m’en servir. Ah, et pour ceux qui m’ont fait des propositions de sujets déjà traités sur Maag, je passe l’éponge. Mais une fois pas deux.  

Parmi les différentes thématiques, l’une d’entre elles a particulièrement fait écho en moi. Question de timing sans doute : L’éducation. Hier, ma fille Romy fêtait ses 8 ans. Et alors que j’allais la sortir de son sommeil pour aller à l’école, j’ai réalisé en la regardant, cernée par sa smala de doudous, que mon bébé n’était plus un bébé. Que l’être qui parlait en onomatopées, faisait caca en dormant, hurlait jusqu’à ce que je sorte mes seins en pleine rue et jouait pendant six heures avec un rouleau de sopalin vide était désormais une grande-petite personne. Quelqu’un avec un caractère, une personnalité, des chagrins, des joies, des passions, des avis, de l’humour, des amis, des amours. 

Je répondais récemment à une interview dans laquelle il m’a été demandé de parler de mon rapport à la maternité, à l’éducation. J’y ai dit que le rôle de mère est propre à chacune, que les enfants ne se ressemblent pas (dieu soit loué) et que surtout on fait comme on peut avec ce qu’on a. Si on les aime, qu’on les respecte et qu’on fait de notre mieux pour leur éviter la prison, alors à priori les bases sont là. Pour le reste, c’est de l’impro.

(Après, rien ne nous empêche d’intervenir dans les situations où le concept même de la responsabilité parentale semble avoir échappé à certains humains reproducteurs. Quand des parents démissionnaires restent passifs face au monstre qu’ils ont créé, il est de notre devoir d’agir.)

Ce moment, par exemple, où tu dines tranquillement dans un restaurant et que le gnard d’à côté court comme un lièvre sous kétamine autour de ta table. Quand tu as payé ta place en première dans le train le prix d’un sac Loewe et que personne ne dit à cet enfant d’éteindre le son de sa Nintendo Switch ou quand la descendance de tes « amis » saute sur le lit de ta fille avec ses chaussures aux pieds…

C’est comme cette nouvelle mode de laisser les enfants décider par eux-mêmes. « Oh moi je ne le force pas à dire bonjour, je trouve ça violent, s’il ne veut pas dire bonjour c’est qu’il s’affirme en tant qu’être humain et qu’il ne veut pas être contraint. Je trouve ça plutôt positif ». Bah non. Mais alors vraiment, non. Je ne vois pas ce qu’il y a de positif à ce que ton enfant soit un être laid et impoli que tous tes amis détestent. 

Quand j’étais enceinte, j’avais fait une liste de toutes les choses sur lesquelles j’allais me montrer intransigeante. Attention, mère exemplaire en approche. Le genre de règles prescrites dans les bouquins que l’on t’offre par centaines quand tu attends un enfant. Des guides d’ayatollah qui te disent quoi faire, pas faire, comment le faire. Pas de tétines, pas d’écran avant ses six ans, un temps très limité sur les écrans après ces six ans, pas de nourriture industrielle, pas de jouets hors norme européenne, pas de coucher après 20h. 

Résultat, après avoir donné mon petit doigt à sucer jusqu’à ce que la peau s’en décolle pour calmer ses envies de téter, j’ai couru dans la première pharmacie acheter une dizaine de tétines. Après avoir compris que je ne réussirais jamais à m’épiler la deuxième jambe sans qu’elle vienne coller ses pieds sur les bandes de cire et me demander de jouer, j’ai acheté ma tranquillité avec Pepa Pig. Si lui donner un Ipad était la seule manière de ne pas commettre d’infanticide pendant un trajet de huit heures en caisse, je sortais l’Ipad. Quand les jouets en bois dégotés chez les bobos à la sueur de ton front (et de ton portefeuille) restent dans le placard pendant qu’elle te supplie de lui acheter un hand spinner phosphorescent fabriqué au Cambodge, tu finis par acheter un hand spinner phosphorescent fabriqué au Cambodge. 

Aucun mental. Comme avec les punitions. « Romy, attention, si tu continues à me répondre comme ça j’annule ta venue à l’anniversaire de Martina ». « Romy qu’est-ce que j’ai dit tout à l’heure ? ». « Bon, ben je ne vais pas avoir d’autre choix que d’appeler la maman de Martina ». « Je ne veux pas faire de la peine à Martina donc je passe pour cette fois ». Qui a déjà tenu une punition ? En vrai ?

J’en suis incapable. Le pire c’est que je sais que je commets à chaque fois une erreur monumentale en ne mettant pas à exécution mes menaces et que je contribue à la déchéance de mon autorité. La seule fois que j’ai tenu une punition c’était parce qu’elle avait commis un délit mineur de type vol à l’étalage chez Monoprix. Une carte Itunes et des pastilles pour la gorge précisément (oui je sais, j’ai pas compris non plus).

Les gros mots aussi. Vrai sujet. C’est certainement l’un des aspects les plus complexes de la phase éducative. Parce qu’en vrai, à part Geneviève de Fontenay, on dit tous des gros mots à un moment donné devant nos enfants. Moi preums. Je peux faire les gros yeux à un pote qui dit « merde » devant Romy mais lâcher un bon vieux « ta mère la pute » si je me prends le petit orteil dans la table basse ou « bouge tête de teub » quand je conduis derrière un mou et que je suis en retard. Ce n’est pas bien reluisant j’en conviens, mais qu’est-ce que ça fait du bien parfois. Du coup, on a convenu d’une technique qui pourrait, si tout se passe bien, faire que Romy s’en cogne de la retraite à points : je mets 1 euro dans une tirelire à chaque fois que je dis un gros mot. 

Je suis pleine de bonne volonté et je veux le meilleur pour ma fille. Alors je fais en sorte d’être juste et de lui transmettre des valeurs saines basées sur la communication et la bienveillance. Parfois ça coule de source, parfois ça se corse. 

Comme quand à l’école un petit garçon a déjà fait mal plusieurs fois à ton enfant, que tu as dénoncé les agissements à la direction, parlé avec les parents, appris à Romy qu’il fallait toujours calmer le jeu, aller voir des adultes et ne pas répondre par la violence mais que ce petit garçon continue quand même d’être un sauvage, que ta fille rentre et qu’elle te dit « il m’a mordue qu’est-ce que je dois faire ? ». Ben tu le mords plus fort ma chérie, et surtout tu ne le lâches pas. Et si on vient me dire que je suis folle alors je dirais qu’une vraie folle serait aller le mordre elle-même. J’y ai pensé.

C’est toujours difficile de savoir où mettre le curseur. Trop, pas assez. Et respecter qu’elle ait déjà ses goûts à elle. Qu’elle évolue dans une génération Alien par rapport à celle de ton enfance. Tu t’efforces alors de ne pas reproduire le schéma vu dans de nombreuses familles où les parents réactionnaires n’autorisent pas à leurs enfants de trouver leur identité en les étouffants avec des croyances sur ce qui fait le bon et le mauvais goût. J’ai décidé de la laisser faire, dans la limite du raisonnable. Je lui ai acheté un « tee-shirt où on voit le ventre » pour jouer à la maison, je la laisse écouter Lenny Kim et Matt Pokora (j’ai un casque de chantier et je m’enferme dans le salon), je lui autorise de s’habiller seule parfois pour aller à l’école, je cède quand elle me demande un legging avec des chats ou des baskets qui clignotent, je lui offre volontiers des mèches bleues à clipper dans ses cheveux, je l’écoute me dire que plus tard elle veut être une rebelle tout en ayant l’intention ferme qu’elle fasse médecine. Je lui laisse ce qu’il faut de liberté pour qu’elle ait la confiance en elle nécessaire pour affronter le jugement, les regards parfois durs, les avis des uns et des autres, la jalousie et surtout pour qu’elle ait la force de toujours être qui elle veut. Si c’est de faire carrière comme actrice porno en Ukraine on aura quand même une petite discussion. 

J’ai le souvenir d’avoir détesté tous les gens qui te disent, au moment même où ton enfant n’est qu’un animal dépourvu de sentiments dont la mission sur terre est de t’empêcher de dormir et de dilapider ton plan épargne logement chez le pédiatre : « profitez surtout, car le temps passe tellement vite et on ne les voit pas grandir ». Bienséance oblige je n’ai jamais répondu à ces gens-là les infamies que j’avais sur le bout de la langue. « Ah ouais vraiment ? Mais c’est quoi du coup qui va me manquer ? Les nuits de 30 minutes ? Les couches pleines de merde ? Les érythèmes fessiers ? Les fuites de lait dans mon soutif ? Les poignées de cheveux perdues (oui les bébés tirent les cheveux et les boucles d’oreilles. C’est comme ça, c’est vieux comme le monde et tu ne peux pas les taper car ce sont des enfants) ? Sucer les tétines tombées par terre ? Nettoyer le vomi dans mon cou ? Aspirer sa morve ? Stériliser l’appart ? 

Je ne sais pas je demande, dites-moi, ça m’intéresse. 

Et puis, j’ai compris. 

J’ai compris que ces gens-là disaient vrai. Un matin, tu vas réveiller ta fille et elle a 8 ans. Tu te dis que le temps est compté avant qu’elle te dise que tu n’as plus le droit de rentrer dans sa chambre sans frapper, avant que tu ne puisses plus lui tenir la main pour aller à l’école, embrasser son cou tout chaud quand elle dort, passer son doudou à la machine quand elle est chez son père, rire de ses blagues nulles et regarder ses spectacles improvisés quand tu reçois des copains à la maison, lever les yeux au ciel quand elle te demande de jouer à Croque Carottes…

Et bientôt, quand je devrais lui demander de poser son portable à table, négocier les heures de sorties, l’aider à être une femme forte et indépendante, la voir grandir et attendre le jour où elle s’en ira, je suis sûre que je n’aurais à ce moment-là qu’une envie : jouer à Croque Carottes, again and again.

1 commentaire

  1. Tu es trop forte … j ai même envoyé l article à ma mère haha
    Gros fous rire sur le «  Si c’est de faire carrière comme actrice porno en Ukraine on aura quand même une petite discussion » haha

    J'aime

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